Enfin je prends quelques minutes pour t'écrire. Depuis lundi, la semaine a été plutôt rock n'roll, comme tu te plais souvent à dire. C'est bien que tu sois venue à mon enterrement. J'aurais quand même préféré que tu sois là pour me tenir la main quand je suis partie. Ce matin-là, il n'y avait que la petite infirmière, la brune, j'ai oublié son prénom. Sonia, je crois. Si tu la vois, tu la remercieras de ma part; j'ai eu peur au moment de partir, heureusement elle était là. Quant à toi, merci d'avoir tenu la main d'Alice pendant le service. Ma soeur a toujours été fragile. J'étais d'ailleurs étonnée qu'elle se soit déplacée depuis Toulon. As-tu noté qu'elle m'a embrassée, avant qu'ils ne referment le cercueil? Franchement, j'ai été déçue que tu ne le fasses pas. Ceci dit, je te comprends: j'étais loin d'être à mon meilleur ce jour-là!
Mais assez avec les reproches, je sais que ce n'est pas ce que tu veux entendre. Toi, tu veux savoir la suite. Je l'ai entendu aux trémolos dans ta voix, quand tu lisais ton poème. Tu avais bien choisi ton texte: ''Tu retrouves maintenant ceux que tu as aimés, certains sont partis déjà depuis bien longtemps. Nous ne les connaissions pas, mais tu en parlais. Maintenant, tu les vois.'' Alors oui, tu as raison: j'ai retrouvé Alfred! Rends toi compte: soixante ans que je ne l'avais vu...! Quand ils m'ont descendue dans le caveau, j'ai tout de suite reconnu le cercueil d'acier dans lequel l'armée a rapporté son corps, ce jour d'août 1949. Il est toujours aussi beau, si tu savais...! Il porte encore l'uniforme dont il était si fier. Et son alliance. Et moi aussi, je suis belle! Rien à voir avec ce pauvre corps décati que vous avez enterré. Mes cheveux sont à nouveau bruns, bouclés, et remontés sur mon cou, et mes lèvres sont bien rouges. Au passage, tu remercieras ta mère d'avoir retouché mon maquillage avant l'exposition. Et sais-tu? Je peux à nouveau porter des talons hauts!
Chaque jour depuis que je vous ai quittés, je suis aux côtés d'Alfred. Je veux dire: vraiment à ses côtés, pas seulement en pensée. Et dans ses bras, je me rends compte à quel point ces années loin de lui ont été vides. Partir si tôt (lui), partir si tard (moi), la vie est drôlement faite quand même. Mais il fallait que je prenne soin de ton père: il était si petit à l'époque. Et puis, il y a eu toi. Quand j'y repense, ce que tu as pu me faire bisquer!
Je voulais te dire aussi: je suis désolée de t'avoir fait peur dans la nuit de vendredi. Je ne pouvais pas deviner que ton amie, celle qui tire les cartes, avait aussi ce don de sentir nos présences. Oh, je sais bien que tu n'y crois pas, toi la scientifique... Pourtant, sur le moment, tu avais la chair de poule. Et c'est exactement ce qu'elle a dit: la chouette et la grande faucheuse. La protection et la mort. Je t'offre ma protection. De là-haut, c'est plus facile que d'ici-bas. Et toi, tu as un an pour démasquer le roi de coeur. Je n'ai pas pu m'empêcher de tirer déjà quelques ficelles, comme tu le sais sans doute!
Je dois te quitter, ma chère Kiki. Il fait beau, le vent est tombé, et Alfred et moi pensions aller nous promener. Nous n'aurons jamais assez de temps pour rattrapper le temps perdu! Tu sais que d'ici, du Trabuquet, la vue est magnifique? C'est toute la baie de Garavan qui s'étale sous nos yeux. Même depuis l'appartement de la place du Cap, la vue n'était pas aussi belle! Tu prendras bien soin de Guy, et de ta mère aussi. Évidemment, je n'espère pas te revoir bientôt, mais parle moi de temps en temps, j'aime entendre ton doux babillage.
Je t'embrasse, ma chère Kiki. Prends bien soin de toi.
Lily.
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Ce matin, Julie a texté un nouveau ''mimi bisou coucou'', alors que Carole a appelé à plusieurs reprises. Pendant tout ce
temps, comme vous vous en doutez, je me bidonnais (je sais: c'est moi qui ai fait une leçon sur le respect de la vie privée à mes parents, mais là, c'est pas pareil; il s'agit d'un homo erectus
qui me cruise ouvertement et que je suspectais déjà de crétinisme).
Petit retour dans le
passé.
U-nicks
parlait hier du Crazy Horse. J'ai été au spectacle du Crazy à Las Vegas l'an dernier, au cours de mon road-trip Nevada-Arizona-Utah. J'avais acheté 2 billets discount sur Expedia: un pour moi, un
pour Éric. Éric est un gros grand homme, fort, intellectuel. De la race de ceux qui pourraient être séduisants s'ils le désiraient. Mais Éric préfère avoir l'air le plus laid possible: du vieux
pull de laine aux lunettes cul-de-bocaux, Éric veut qu'on l'aime pour sa beauté intérieure. Pas facile. ''Moi des filles à poil avec toutes les mêmes mensurations qui se dandinent sur une
scène, ça m'excite pas!'', maugréait-il dans la chambre d'hôtel ce soir-là, tout en enfilant un costume adapté au code vestimentaire de la place. Je n'ai pas
répondu.
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