Dimanche 1 novembre 2009 7 01 11 2009 00:58

Je vais revenir momentanément sur les 6 semaines que mes parents ont passé chez moi.

Je n'ai jamais eu de très bonnes relations avec mes parents. Mon père était policier. Ma mère, peu importe son métier, était issue d'une famille d'immigrants. Une de ces familles qui a dû travailler fort pour faire sa place, dans laquelle l'orgueil et la fierté ont empiété sur le ressenti. J'ai grandi dans un cadre rigide. Il fallait exceller à l'école, être toujours la meilleure, ne pas faire d'erreur. Ne pas parler de sa vie. Ne pas parler à table (encore moins pendant le journal de 20h). Ne pas se plaindre, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas démontrer d'affection. Être poli en tout temps. Être sage. Être linéaire. Avec les années, je suis devenu un parfait bibelot. Je m'intégrais bien à l'école, car j'étais un bibelot-caméléon. Je n'avais pas de couleur: je me fondais dans tous les groupes, en toute discrétion. Je n'avais pas le droit d'inviter d'amis à la maison, sauf parfois mon amie Marie. C'était suffisant: les amis, ça donne du souci. D'ailleurs, mes parents non plus n'invitaient pas d'amis. Ou alors, des amis très ciblés, pour un dîner le samedi soir. Ma mère faisait du gigot d'agneau, avec des haricots verts et des flageolets. Mon père sortait du champagne au dessert: mes parents ont toujours reçu leurs invités avec classe.

Quand je regarde des photos de moi à cette époque, je me trouve plutôt jolie. Pas belle, mais jolie. Adorable à regarder. Souriante. Pourtant, ma mère n'avait de cesse de me répéter que j'avais des grosses fesses, que j'avais des grandes oreilles, que je me tenais mal, que ma démarche n'étais pas élégante. Pendant longtemps, à cause de mes ''grosses fesses'', j'ai refusé de mettre de la crème hydratante: j'avais peur que le gras de la crème ne pénètre dans mon corps et ne me fasse grossir encore plus. Ma peau est devenue tellement sèche que j'ai développé un eczéma, précisément sur les fesses. J'aurais voulu faire de la danse, du modern jazz, mais mon père ne voulait pas: la propriétaire de l'école de danse se droguait, disait-il. Mes parents m'ont donc inscrite à un cours de gymnastique. J'ai sû que je détesterais ça le premier jour, lorsqu'une fille s'est ouvert la tête en tombant de la poutre.

À l'adolescence, il paraît que dans ces situations certains se rebellent. Moi, j'avais choisi de ne rien faire. Ou plutôt, de faire ce que mes parents attendaient de moi. D'obéir, finalement. De me conformer. Je me suis réfugiée dans le travail scolaire. Encore là, j'étais obéissante. Je voulais apprendre l'espagnol. Ma mère en a décidé autrement: j'apprendrais l'allemand. J'avais choisi de ne pas étudier le latin: un seul mot d'elle  à suffi à me plier aux versions et aux thèmes pendant plusieurs années. Ancilla in domo est.

J'ai obéi sans broncher. J'avais développé des facultés de suradaptation, finissant même par aimer ce qu'on me forçait à faire. Je voulais devenir professeur de littérature ou journaliste, je suis devenue ingénieure. Gabrielle ingénieure, ça scierait le beau-frère, dont aucun des deux garçons n'avait réussi à intégrer une école d'ingénieurs! Je suis devenue une bonne ingénieure, finissant 30ème sur une promotion de 700 étudiants. Je me souviens peu de ces cinq années, sinon que je travaillais avec acharnanement tous les jours, incluant les week-ends et les vacances. Quand j'en parle à ma mère et que je lui explique à quel point j'ai détesté ces années, elle me dit que j'étais majeure à l'époque, que j'avais le droit de décider de faire autre chose. C'est aussi ce que j'ai cru pendant longtemps, jusqu'à ce qu'un psychologue me dise qu'on ne peut pas prendre de décision lorsqu'on n'a jamais appris à faire ses propres choix.

Avec mon couple, je n'ai pas fait mieux. Mes parents ont détesté Ex à la première minute où ils l'ont vu. Et moi, j'étais encore sous leur contrôle, incapable de leur tenir tête et de leur dire fermement qu'Ex était l'homme que j'avais choisi pour partager ma vie. Heureusement, j'avais mis huit mille kilomètres entre eux et moi: ça atténuait l'emprise qu'ils avaient sur moi. Avec huit mille kilomètres et dix ans de séparation, j'ai fini par perdre le contact. Au bout de dix ans, nos rapports sont devenus téléphoniques, anodins, sans contenu. Je n'avais rien à leur dire. Pis encore: je ne voulais plus rien leur dire. Lorsqu'Ex est parti, j'ai mis 2 mois avant de le leur annoncer.

Vous vous demandez peut-être pourquoi je vous raconte tout ça? Simplement parce que l'épisode de l'ordinateur a -enfin!- déclenché une vraie colère en moi (une colère saine, comme dirait Ségo...). Pour la première fois de ma vie, je me suis levée et j'ai confronté mes parents. Je leur ai tenu tête, fermement, jusqu'à ce qu'ils avouent leur erreur. Moi, leur fille, je leur ai donné une leçon de respect de la vie privée. J'ai eu droit aux cris de ma mère, aux larmes, aux menaces, aux reproches. J'ai répondu aux attaques calmement, sans stress, mais avec fermeté. Pour la première fois, je me suis comportée avec mes parents comme une adulte responsable et non plus comme une enfant contrôlée. J'ai quitté le rôle de Petite Fille Modèle que j'avais si docilement endossé pendant trente années. Je me suis libérée.

L'orage passé, cet épisode a donné lieu à deux très belles discussions. Nous avons parlé de qui nous étions, de ce que nous aimions, de nos valeurs. C'était la première fois que nous abordions de tels sujets. Eux-mêmes, qui ne se parlent jamais, semblaient surpris de se dévoiler autant. C'étaient en fin de compte nos premières discussions familiales. Ça semblera fou à certains, mais dans une famille aussi sclérosée que la mienne, c'est pourtant la vérité!

Une dernière anecdote: à six ans, je suis partie en classe de neige pendant deux semaines avec l'école. Chaque jour, mes amies recevaient des cartes postales de leurs parents. Marie en recevait parfois deux par jour. Moi, pendant deux semaines, j'ai attendu le facteur, mais il n'a jamais rien eu pour moi (''Il fallait que tu apprennes à être grande'', m'ont un jour expliqué mes parents à ce sujet). Cette semaine, j'ai reçu un courriel de leur part. Ça finissait par: ''on t'aime et on t'embrasse''. J'ai pleuré: la carte postale de ma classe de neige arrivait enfin avec vingt cinq ans de retard! C'est la première fois que mes parents écrivent qu'ils m'aiment. Quelque part, je me sens naître. Enfin!

Par Miss Gaby - Publié dans : Le terrier d'Alice - Communauté : ARCHITECTES D'INTERCOEURS
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Présentation

About me

''La terre tourne et cet endroit qui t'apparaît comme une fin pourrait bien aussi être un début''.

Ivy Baker Priest.

Derniers Commentaires

Rechercher

Créer un Blog

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés