
Chose promise, chose dûe. Il a mis du temps à l'écrire, mais le texte en vaut la peine: une belle histoire comme je les aime! Je vous présente Rom, que vous pouvez également retrouver à
:
http://monades.canalblog.com/ .
Bonne lecture (en musique!)...
Je ne suis pas très vieux, mais j'ai gagné ma vie de façon bien différentes les unes des autres...
En ce moment, je travaille sur des chantiers de rénovation. J'oscille joyeusement entre la maçonnerie et la charpente, de l'isolation à
l'électricité, de la plomberie à la peinture, etc, etc. Ça me fait un bien fou! Le chantier est au black et mes copains et moi devons bien faire nos 10h effectives de taff tous les jours.
Épuisant mais extrêmement rassérénant. Ce travail me convient d'autant plus, que comme la miss Gaby, je suis resté très très longtemps à la fac pour pondre une jolie thèse bien copieuse et bien
hermétique. Puis j'ai enseigné dans cette même fac pendant deux ans. Puis je suis sorti des sentiers battus à plusieurs reprises après ça : j'ai plaqué la recherche pour gagner ma vie avec ma
musique, puis j'ai fait barman, puis « modèles pour nus artistiques » (si si ! Je déconne pas...). Jusqu'à ce que l'amour que j'entretenais pour une jeune femme parisienne un peu jeune
dans sa tête mais tellement fascinante me pousse à quitter ma petite ville de province et ses petits bars pour accepter une place au très prestigieux et très élitiste
« Côllège de Frânce ». C'est un temple de la connaissance et de la pensée. D'illustres inconnus tels que Champollion, Apollinaire ou Bourdieu y ont été professeurs. Le seul minuscule
problème est qu'en fait de temple d'ouverture d'esprit, je n'ai trouvé là-bas qu'une bande de snobinards carriéristes, certes très brillants, mais soumis à l'autorité stalinienne d'un professeur
autocrate et cyclotomique, entretenant avec ses collaborateurs-victimes, des relations sadiques au possible. De son côté, pendant ce temps là, ma belle immature avait oublié de grandir dans sa
charmante petite tête, alors j'ai plié bagage (mais Dieu que je l'aimais...) pour retrouver mes pénates, mes amis d'enfance et la fée Assedic. C'est ainsi que j'ai déboulé dans la charpenterie il
y a peu...
Je vous entends déjà penser : « c'est qui çui-la, qui vient squatter chez Gaby pour étaler sa Life!?! », mais en
fait tout ça m'amène à raconter une petite histoire qui m'est arrivé la semaine dernière.
J'entretiens la très saine habitude d'aller boire une petite bière après le boulot avec mes amis. Ça a le mérite de m'assurer un semblant de
vie sociale, et de détendre mon petit corps meurtri par une dure journée de labeur. On se retrouve donc pratiquement chaque soir, avec d'autres trentenaires célibataires esseulés que je connais
depuis l'enfance, dans un petit bar irlandais pas très loin de chez moi. Ce petit bar est un peu notre Central Perk à nous. Chacun y déboule, sa journée finie, sans s'être donné rendez-vous. Moi
en débardeur platreux et pompes de chantier, d'autres en costards de jeunes cadres dynamiques, d'autres encore, look bobo et queue de cheval d'universitaires relaxes.
Un soir de semaine, je me pointe donc dans ce bar, tout content et le sentiment du travail accompli mais encore un poil amoché par une chute de
5m que j'avais faite quelques jours plus tôt, depuis la charpente de la maison que nous retapons. Dieu merci, miraculeusement je n'avais rien de cassé mais quelques articulations bien
douloureuses quand même (faut pas pousser mamie dans les ronces, j'suis pas en adamantium..). Là... Personne... Mes amis, une fois n'est pas coutume, m'ont fait faux bond... Aucun d'entre eux
n'est là et mon portable n'a plus de batterie... Si il y a bien une chose que je n'aime pas, c'est boire une bière tout seul. Deux choix s'offrent à moi alors : retourner chez moi par cette
magnifique soirée de printemps pour retrouver mon frigo vide et m'affaler devant un DVD quelconque, ou alors me boire ma petite bière seul en maudissant les p'tits cons qui me servaient d'amis
jusqu'à présent.
Le ventre en avant, la main sur les reins et la démarche un peu chaotique, j'opte pour la seconde solution et m'installe au bar tout seul dans
l'espoir qu'au moins l'un d'entre eux pointe son nez (les salopiots !! bande de lâcheurs !!). Enfin bon, plus solitaire que seul, vu qu'une bonne vingtaine de personnes sont installées autour de
moi, discutant de tout et de rien. Je reste assis devant ma pinte pendant une petite demi-heure, songeur et, en fait, pas mécontent d'être là, dans un calme relatif, en train de repenser à ce que
je suis en ce moment, à ce qu'il faudrait que fasse dans la vie, à ce que je n'ai jamais fait. En bref, pas mécontent d'être inopinément méditatif. Je prends plaisir à regarder les gens heureux
et détendus autour de moi : les jeunes hommes sont frais et
enthousiastes, les jeunes femmes si belles et souriantes comme à chaque début du printemps, et je me dis qu'il faut être de marbre ou venir
d'une autre planète pour ne pas tomber amoureux tous les 50 mètres en ce moment. Je me dis aussi, en regardant dans la glace en face de moi, mes cheveux blanchis par le plâtre, qu'il faudrait
surement que j'aille prendre une douche de façon urgente... J'étais en train de jouer avec cette idée en regardant le fond de mon verre, lorsque le patron du bar me fait relever les yeux en
posant une nouvelle pinte devant moi.
« C'est de la part de la femme là-bas, dit-il à mi-voix en pointant discrètement une table dans mon dos. Elle m'a demandé qui t'étais...
me ressert-il avec un air de conspirateur du dimanche »
Perché sur mon tabouret, je me retourne aussi rapidement que mes reins endoloris me le permettent, pour apercevoir une jeune femme, assise
seule à une table. Elle me sourit en portant la main qui ne tenait pas son bouquin, à son verre. Sourire... qu'elle a d'ailleurs magnifique. Une jeune femme dans la fin de trentaine, très BCBG,
un regard pétillant sous des sourcils épilés à la Marlène, soutenu par des lunettes fines et carrées de working-girl bien dans ses pompes. Il faut dire qu'en tant que dragueur impénitent, j'ai
plus l'habitude d'offrir des verres que d'en accepter. Du coup, par réflexe, je me retourne vers le patron, après lui avoir rendu un sourire gêné.
« C'est qui elle?
-
Ben, c'est une cliente régulière, elle vient surtout le mardi pour la session de musique live, et elle s'appelle Hélène...
-
Ah, sans dec'?... c'est pas une blague? Et y sont où les garçons?
-
Non non... Y'a jamais de garçons, en tout cas j'en ai pas vu... me répond-t-il avec un sourire qui va pas tarder à virer au goguenard (j'le connais le bougre). »
J'ai reçu une excellente éducation, et bon, on ne tourne pas le dos à quelqu'un qui vous offre un verre. Donc je traine mes 80 kilos de
courbatures à sa table.
« Bonjour mademoiselle, introduis-je , armé de mon plus beau sourire.
-
Madame...
-
Pardon?
-
Madame, je suis mariée, donc : Madame ! M'assène-t-elle avec le même joli sourire »
Et ben ça m'a l'air bien parti c't'affaire...
« En tout cas merci pour le verre, vous... lançais-je plein d'inspiration
-
Vous avez de très beaux yeux. On vous l'a déjà dit?
-
Euh je, oui... En fait, je... Enfin oui...
-
Et apparemment vous avez un sacré mal de dos ! »
Bon c'est le blitzkrieg, j'ai pas le temps d'en placer une...
« Euh oui, effectivement, c'est assez inconfortable...
-
C'est marrant, m'interrompt-elle encore, vous avez pas une voix à travailler sur un chantier
-
Parce qu'il y a une voix pour ça? Réponds-je avec l'infime espoir de me gagner quelques secondes de répit »
Je suis toujours debout devant sa table, avec l'impression de plus en plus tenace de repasser le bac de français.
« Donc j'ai raison : vous travaillez bien sur un chantier !
-
Euh oui, mais...
-
Vous pouvez vous assoir si vous voulez !
-
Non !! Enfin pardon : non. J'aimerais juste pouvoir en placer une.
-
Ah?
-
ben voui, je me suis arrêté à «Bonjour Mademoiselle»...c'est un peu court, non?»
Une éternité de silence s'immisce entre moi et la chaise sur laquelle je suis supposé m'assoir. Je pose ma pinte sur la table, tente de poser
mes fesses avec le moins de contorsions possibles en face de mon interlocutrice. Je viens de voir une brèche dans son sourire... Il est toujours le même, mais le regard pétillant se fait un peu
plus lointain.
« Merci pour le compliment, dis-je.
-
Pardon?
-
Merci pour le compliment sur mes yeux !
-
Ah oui ! J'étais ailleurs, désolé, reprend-t-elle les yeux repétillants.
-
Ben on est deux, parce que je commençais à me demander si j'étais pas entré dans la quatrième dimension.
-
Ah bon? Pourquoi?
-
Tu abordes tout le monde comme ça?
-
Non seulement les gens qui me plaisent... »
Putain de silence... Je suis un grand romantique en fait... Et là ça va un poil vite pour moi. Solution de repli : la caricature ! J'enfile mon
armure.
« Je t'inventerai bien des perles de pluies, et je serais bien l'ombre de ta main mais...
-
Tu me tutoies maintenant?
-
... (silence estomaqué)
-
... (silence guerrier)
-
Et si on sortait de l'adolescence, là, tout de suite, maintenant ! Ça ferait plaisir à nos parents, non?
-
Pardon... En fait je suis un peu gêné... »
Ouwaouh !! Cette expression sur son visage, mon dieu Rom ! Ne laisse rien paraître !
La belle Hélène est traumatologue, a 46 ans, en fait 10 de moins, et est mariée depuis 17 ans. Elle m'a invité à sa
table car elle n'avait pas envie de boire son verre seule encore une fois. Elle ne voit son époux buisness-man qu'une semaine par mois, et ce soir-là, elle ne voulait vraiment
pas boire sa bière seule. Mon mal de dos, lui a donné un prétexte pour me convier à soulager sa solitude. Au moins, elle était sûr, vu sa profession, que nous pourrions parler de quelque
chose.
Nous avons passé la soirée à badiner, dans le même registre un peu braque et un peu acide. Jusqu'à ce que la belle m'offre de me raccompagner
chez moi.
Après un moment d'hésitation assez court, l'alcool a balayé mes réticences, et nous avons fini la nuit chez moi. Je lui ai donné tout ce que je
retenais de tendresse, de sensualité et de compréhension au fond de moi depuis si longtemps. Je le lui ai donné comme ça sans rien demander en retour et nous avons passé une nuit rare. Elle
n'aimait pas ses pieds, ils étaient magnifiques, je les ai embrassé. Elle regrettait ses seins de jeunes filles, j'ai chéri ses seins de femme. Elle avait peur de n'être pas sensuelle, d'être
maladroite avec un autre, depuis tout ce temps : on s'est inventé un langage à deux, fait de son passé et du mien. C'était une femme fontaine, elle avait peur que je n'en connaisse rien, je lui
ai dit qu'elle était une déesse...
Elle m'a sauvé d'une solitude que je ne savais pas abyssale... Elle m'a donné son regard, et j'ai gouté l'image que j'y voyais. Elle m'a donné
son corps, et j'ai pardonné au mien. Cela faisait des siècles que je m'interdisais tellement de choses...
Le lendemain matin je me réveille seul... Sur la table de nuit, 300€ et un petit mot...
« Merci pour cette nuit, on m'a dit ce que tu étais. Merci, tu m'as sauvé...»
Je ne l'ai toujours pas revue. Je n'ai pas son numéro de téléphone. Je ne sais pas ce qu'on lui a dit, je ne sais quoi en penser. J'alterne
entre révolte et incompréhension...
J'ai fait beaucoup de métiers dans ma courte vie, mais c'est le seul que je regrette...
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